Depuis 2020, une équipe d’archéologues, de géomorphologues et de géophysiciens des laboratoires Centre Camille Jullian et CEREGE d'Aix Marseille Université et du laboratoire LIVE de l’Université de Strasbourg enquêtent dans la réserve naturelle des Marais du Vigueirat au sud d’Arles, à la recherche du canal de Marius, célèbre ouvrage hydraulique creusé par les troupes romaines lors de la guerre contre les Cimbres entre 104 et 102 av. J.-C. Les premiers résultats de l’étude viennent de paraître dans la revue Journal of Archaeological Science1. Ils confirment le tracé inédit d’un paléocanal à l’est du Grand Rhône qui se dirige vers le golfe de Fos et le port antique de Fossae Marianae (Fos-sur-Mer), un des principaux avant-ports de la colonie d’Arles.
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Ce qu'il faut retenir :
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La question du canal de Marius
Après la cinglante défaite d’Orange contre les Cimbres et les Teutons, en 105 av. J.-C., le Sénat envoie le consul C. Marius en Gaule, afin de libérer un territoire qui venait tout juste d’être conquis par les Romains. Marius établit son camp près du Rhône, non loin du golfe de Fos. Pour faciliter le ravitaillement des légions, il impose à ses soldats de creuser un canal reliant le fleuve à la mer en évitant les embouchures naturelles, ensablées et dangereuses.
Ce célèbre ouvrage, que décrivent les sources antiques, donne ensuite son nom au port maritime de Fos-sur-Mer (Fossae Marianae) dont les principaux vestiges se trouvent aujourd’hui immergés dans l’anse de Saint Gervais2. Les textes de Strabon, Pline et Plutarque attestent que le canal a fonctionné durant au moins deux siècles, exploité par la cité de Marseille, dont l’influence s’étendait jusqu’au delta, puis par la colonie d’Arles à partir de César3. Depuis le XIXe s., historiens et géographes cherchent en vain ses traces à l’Est du delta du Rhône.
Des carottages dans la réserve naturelle nationale des Marais du Vigueirat
Les espaces deltaïques de Méditerranée ont fait l’objet de multiples aménagements dès l’Antiquité, destinés à faciliter l’accueil des navires dans des bassins portuaires ou la navigation entre les embouchures naturelles, grâce à des canaux4. Ceux-ci peuvent exploiter des sections déjà en eau ou utiliser des espaces déprimés qui sont alors artificiellement surcreusés et connectés au fleuve et à la mer. Ils nécessitent des aménagements de berge limités et se comblent rapidement lorsqu’ils ne sont pas entretenus ou englobés dans des ouvrages postérieurs. Ils se fondent alors dans le paysage et sont particulièrement difficiles à détecter et à dater, si ce n’est par l’étude de leur comblement.
Dans l’arrière-pays de Fos-sur-Mer, le secteur des Marais du Vigueirat correspond à un espace occupé par des étangs et classé en réserve naturelle. Il est situé juste en retrait du littoral antique, à proximité du Grand Rhône et d’une de ses anciennes embouchures, le Rhône d’Ulmet. La découverte fortuite d’un lot de céramiques romaines en 2010, puis l’identification par piquetage à la tige métallique d’un ancien cours d’eau (paléochenal) traversant les étangs5, ont relancé les recherches autour du potentiel tracé du canal de Marius. Grâce à l’appui du Conservatoire du Littoral, de l’association Les Amis des Marais du Vigueirat et du Ministère de la Culture (SRA PACA), un programme de recherche a pu être constitué pour réaliser des prospections géophysiques, des carottages et des sondages archéologiques6.
Les prospections géophysiques (cartographie magnétique, ERT) ont permis de définir avec précision le tracé d’un paléochenal / paléocanal, large d’une trentaine de mètres, qui reliait, sur près de 8 km, le Rhône actuel à une ancienne lagune. Une équipe du laboratoire LIVE du CNRS et de l’université de Strasbourg a mené plusieurs campagnes de carottages dans le comblement du chenal et sur l’environnement limitrophe. Ces colonnes sédimentaires dévoilent une histoire encore mal connue de ce secteur oriental du delta du Rhône au contact de la plaine de Crau. Un des principaux jalons est l’identification d’un paléochenal du Grand Rhône actif dans le courant du Ier millénaire av. J.-C. Son tracé semble ensuite avoir été exploité pour aménager un canal, caractérisé par des dépôts argileux et sableux très fins et une forte susceptibilité magnétique. Cette signature évoque une sédimentation particulièrement lente, datée par le radiocarbone entre le Ier s. av. J.-C. et le IVe s. ap. J.-C. Elle se situe dans l’horizon chronologique du fonctionnement du canal de Marius, même si l’absence de données archéologiques ne permet pas encore d’identifier avec certitude dans ce paléocanal, situé juste en amont de Fos-sur-Mer, les vestiges des fosses mariennes.
Des salines antiques au sud du paléocanal ?
Trois sondages archéologiques profonds réalisés en rive sud du paléocanal sont venus confirmer l’hypothèse de vastes plateformes rectilignes de galets, déjà identifiées par les piquetages à la tige métallique. La construction de tels aménagements - couvrant plus de 6 ha - a nécessité d’acheminer un impressionnant volume de pierres depuis la plaine de Crau : il pourrait s’agir de tables salantes, dont l’existence est attestée au sud d’Arles à l’époque tardive.
La présence de céramiques antiques et des alignements de pieux attestent la fréquentation du site entre la fin du Ier s. av. J.-C. et le IIIe s. ap. J.-C. La production de sel était indispensable à l’alimentation, à la conservation des denrées et à l’élevage. Les côtes portugaises et espagnoles fournissent des comparaisons précises de production de sel par évaporation solaire. Mais de telles attestations restent particulièrement rares en Gaule. Ces découvertes remarquables justifient de poursuivre les recherches à la recherche du canal et de l’exploitation de son environnement.
Références :
- J. Juncker, F. Salomon, C. Rousse, G. Skupinski, Y. Quesnel, M. Uehara, I. Codjo, N. Carayon, B. Devillers, C. Vella, Geoarchaeological evidence of a buried navigable Roman canal in the Rhône delta (France): The Marius canal hypothesis, Journal of Archaeological Science: Reports, 62, 2025, 105034 : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352409X25000665?via%3Dihub
- S. Fontaine, M. El Amouri, F. Marty, C. Rousse (éd.), Fossae Marianae, le système portuaire antique du Golfe de Fos et le canal de Marius : un état des recherches archéologiques [dossier], Revue archéologique de Narbonnaise, 52, 2019 (2020), p. 9-146.
- Strabon, Géographie, IV, 1, 8 ; Pline, Histoire Naturelle, III, 5 ; Plutarque, Marius, XV.
- F. Salomon, C. Rousse, Geoarchaeology of navigable canals in river deltas during the Roman period: technical, conceptual and methodological approaches, in : A. Tibbs et P. Campbell, Rivers and Waterways in the Roman Empire, Londres, 2023, p. 35-50 (Routledge).
- Les prospections à la tige métallique ont été conduites par un archéologue amateur, Otello Badan.
Article publié le jeudi 26 juin 2025.