L’acheter, ou pas ? Lorsque nous envisageons d’acquérir un bien, de multiples critères pèsent sur notre décision finale. Le regard que porte notre conjoint en fait-il partie ? La question peut être cruciale, en particulier au sein de foyers à très faibles revenus. Pour y répondre, trois économistes viennent de mener une vaste expérimentation au Malawi.
Nos achats sont-ils vraiment guidés par un choix rationnel et cohérent permettant de maximiser notre bien-être tout en minimisant nos coûts ? Ce présupposé de l’économie néoclassique, construit sur le modèle théorique d’un « homo oeconomicus », agent économique autonome et rationnel, est depuis longtemps remis en cause. Biais cognitifs, influence des émotions, poids des interactions sociales pèsent sur nos décisions.
Pensez par exemple à cette magnifique machine à pain, que vous avez acquise l’an dernier sous le regard méfiant de votre partenaire de vie. Utilisée 1 ou 2 fois au plus, elle encombre votre cuisine. Lorsque vous envisagerez l’achat d’une machine à soda, dont vous avez lu tant de bien sur les réseaux sociaux — vous renoncerez peut-être en anticipant le regard agacé de votre conjoint.
À propos
Dialogues économiques est une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics (AMU, CNRS, EHESS, Centrale Méditerranée) Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours.
Le problème présenté ici peut sembler anecdotique. Mais transposons la situation au cas d’un couple à revenus très contraints, au sein duquel l’épouse serait chargée d’acheter les biens de consommation courants avec l’argent remis par son mari. C’est la situation que connaissent de nombreux pays moins avancés, notamment en Afrique. Le regard de l’époux peut-il conduire les épouses à hésiter devant des achats risqués, par exemple de nouvelles semences inconnues, dont le commerçant vante le rendement ?
C’est précisément à cette question que se sont intéressées trois économistes, Nina Buchmann, Pascaline Dupas et Roberta Ziparo. Spécialistes de l’économie du développement, elles ont conduit une vaste expérimentation au Malawi, un pays rural d’Afrique de l’Est dont les 18 millions d’habitants comptent parmi les plus pauvres du monde, afin de répondre à cette question.
Une question de réputation ?
Leur idée a émergé à l’occasion de deux précédentes études. En 2007, Pascaline Dupas s’est demandé si le prix d’achat d’une moustiquaire (outil majeur de lutte contre le paludisme) influait sur son utilisation. Pour le vérifier, des foyers kényans ont reçu des bons d’achat permettant de faire varier le coût final de la moustiquaire. L’étude a permis de montrer que la gratuité de l’objet n’était pas un frein à son utilisation, contrairement à de nombreux présupposés. Mais au passage, la chercheuse a observé que, lorsque la moustiquaire valait un prix élevé, les femmes étaient plus enclines à l’acheter si le bon d’achat avait été remis aux deux membres du couple plutôt qu’à elles seules. Voilà qui semblait indiquer une réticence des femmes à réaliser une transaction dont le mari ne pouvait vérifier lui-même l’intérêt1.
Article initialement paru dans la revue Dialogues Economiques le 7 octobre 2025.
Référence : Buchmann N., Dupas P., and Ziparo R., 2025, "The Good Wife? Reputation Dynamics and Financial Decision-Making inside the Household." American Economic Review; 115 (2): 525–70.
Crédit photo : Marché de produit frais, dans un village aux abords du Parc national de Kasungu, au Malawi.
Légende photo : Lex Hes & Boundless Southern Africa via Flickr