Des chercheurs ayant menées des recherches sur la génétique du visage au sein du laboratoire Anthropologie, Droit, Ethique et Santé (AMU/CNRS/EFS) ont émis une nouvelle hypothèse d’héritage de la forme du nez des Néandertaliens au sein de la population Latino-Américaine. Décryptage avec l’aide de Pierre Faux, chercheur INRAE.
Fanny Trifilieff : Pouvez-vous nous expliquer vos recherches en quelques phrases ?
Pierre Faux : C’est une collaboration de longue date entre universités : l’University College of London, l’Université Fudan à Shanghaï, la Open University de Londres, et Aix-Marseille Université via le laboratoire ADES. Ces recherches concernent le projet CANDELA développé par le professeur Andres Ruiz Linares, dont l’objectif principal était d’étudier l'apparence physique des individus et de comprendre quels pourraient être les gènes qui sont impliqués. Il a été mené dans cinq pays d'Amérique Latine le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili et le Brésil sur un total de 7 000 personnes prises en photo, et dont on a prélevé un échantillon d’ADN pour connaître leur génome. Nous avons utilisé un logiciel qui place automatiquement des points de repères sur les visages et mesuré les distances entre certains points comme le bout du nez ou le bord de la narine. Ces mesures sont ensuite corrélées avec les différentes régions du génome. L’idée était d’identifier des gènes candidats qui pourraient être responsables du phénotype étudié via les mesures. Ici, nous avons constaté que dans une région particulière du génome, c’était un court morceau d’ADN, vraisemblablement hérité des Néandertaliens, qui contribuerait à augmenter la hauteur du nez.
F.T : Pourquoi ce choix géographique d’étudier des volontaires d’Amérique Latine ?
P.F : Dans ce type d’étude où l’on établit des corrélations entre des caractéristiques (physiques ou non) et la variabilité du génome, la majorité sont réalisées sur des populations européennes ou asiatiques. Cela est souvent dû à l’emplacement des centres de recherches, qui échantillonnent ensuite les populations environnantes. Ou bien les projets de recherche sont simplement liés à des problématiques ou à des phénotypes présents au sein de ces populations en particulier. Suite aux migrations successives de l’homme moderne depuis sa sortie de l’Afrique, en étudiant les Latino-Américains, on retrouve non seulement des mutations héritées des Européens, mais aussi des Amérindiens d’origine, ainsi que celles des populations africaines. Cette population reste sous-étudiée. Lorsque CANDELA a été lancé, les autres groupes de recherche qui s’intéressaient aux traits du visage n’avaient travaillé que sur des populations européennes.
F.T : Quel avantage évolutif aurait été procuré par ce gène ?
P.F : Tout reste spéculatif, basé sur trois hypothèses. Est-ce que nous avons réellement hérité ce morceau d’ADN des Néandertaliens ? Nous en sommes certains à 99% parce que nous sommes en capacité de le comparer aux génomes Néandertaliens existants déjà séquencés et qu’il s’y retrouve. La deuxième hypothèse concerne le rôle qu’aurait ce morceau de génome sur le phénotype étudié. Là, c’est beaucoup plus spéculatif. Nous savons que certains caractères sont polygéniques, c’est-à-dire qu’ils sont influencés par plusieurs gènes. Le gène candidat identifié ici n’est peut-être pas le seul gène responsable de la forme du nez, et nous ne pouvons pas tout expérimenter. Enfin, on peut penser que puisque notre nez nous aide à réguler la température et l'humidité de l'air, différentes formes de nez peuvent être mieux adaptées aux climats dans lesquels vivaient nos ancêtres. Le gène que nous avons identifié ici pourrait avoir été hérité des Néandertaliens pour aider les humains à s'adapter à des climats plus froids lorsque nos ancêtres ont quitté l'Afrique. Mais on peut aussi complètement se tromper. Homo sapiens peut très bien avoir gardé ce morceau de gène, car il est responsable d’une autre caractéristique qui nous a entièrement échappée.
Interview initialement publiée dans la Lettre d’AMU de juin 2023.
Publication parue le 8 mai 2023 dans Communications Biology.
Référence : Li, Q., Chen, J., Faux, P. et al. Automatic landmarking identifies new loci associated with face morphology and implicates Neanderthal introgression in human nasal shape. Commun Biol6, 481 (2023).