La guerre fracture les sociétés, mais peut resserrer les liens au sein des groupes qui sont les victimes. En analysant les conflits ethniques dans 36 États africains, l'économiste Matteo Sestito révèle les mécanismes qui soudent les identités et renforcent la cohésion.
Avec plus de 5,4 millions de morts, la deuxième guerre du Congo, commencée en 1998, est considérée comme l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale. Si les accords de Pretoria ont officiellement mis fin à la guerre en 2003, les violences n’ont pas disparu pour autant en République démocratique du Congo (RDC). Dans le Kivu, au nord-est du pays, les affrontements se succèdent depuis plus de vingt ans.
Ces conflits illustrent avec force les dimensions politiques et ethniques des violences exercées. La région, riche en minerais, et particulièrement en coltan, attise de nombreuses convoitises. Or, sur son sol, résident différents groupes ethniques, parmi lesquels les Nande, les Banyarwanda (Hutu et Tutsi), les Nyanga, les Hunde et les Tembo.
Depuis l’indépendance du Congo en 1960, la région reste marquée par l’instabilité et les conflits ethniques. La multiplication des acteurs armés et des milices locales a fait du Kivu une poudrière, où les violences peuvent être à la fois interethniques et intra-ethniques1.
À propos
Dialogues économiques est une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics (AMU, CNRS, EHESS, Centrale Méditerranée) Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours.
En économie, de nombreux chercheurs ont montré que les identités ethniques s’accentuaient en période de conflit. Ce débat s’inscrit dans l’histoire coloniale du continent africain. Le découpage des frontières, l’administration coloniale et l’appui sélectif accordé à certains groupes ont contribué à cristalliser les différences ethniques.
Mais comment la guerre peut-elle renforcer la cohésion sociale et l’identité ethnique ? C’est en partant de cette idée apparemment contre intuitive que Matteo Sestito a analysé le lien entre les conflits ethniques et la coopération au sein des groupes en Afrique, sur une période allant de 2002 à 2015.
Identifier le caractère ethnique
Pour observer ce lien, Matteo Sestito a dû faire face à un défi majeur puisque les données géolocalisées sur les conflits issus de la base Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) ne permettent pas d’identifier le caractère ethnique d’un conflit. Les violences peuvent être provoquées par une force étatique, un groupe rebelle, une milice, une protestation, sans relever nécessairement d’un affrontement ethnique. Elles peuvent être liées à des enjeux territoriaux, religieux ou politiques.
Faute de données sur les conflits ethniques, la majeure partie des études se concentrent sur des conflits localisés. Le chercheur Matteo Sestito a réuni dans une base de données plus de 1900 groupes armés établis dans 36 États africains, couvrant environ 60% de la superficie du continent.
Pour identifier les conflits à dimension ethnique, le chercheur croise ces données à une grande variété de sources, provenant d’articles scientifiques, de rapports d’organisations internationales et non gouvernementales, ou encore de la presse écrite. Ces informations ont ainsi permis à l’auteur d’identifier les groupes qui recrutent, combattent ou se mobilisent au nom d’une identité ethnique.
Article initialement paru dans la revue Dialogues Économiques le 17 juin 2026.
Références :
- Rusamira, É. (2003). La dynamique des conflits ethniques au Nord-Kivu : une réflexion prospective. Afrique contemporaine, 207(3), 147-163. https://doi.org/10.3917/afco.207.0147.
Sestito, M. 2025. ‘Identity conflict, ethnocentrism and social cohesion.’Journal of Development Economics, 174, 103426.
Légende photo : Une combattante dans un groupe rebelle, 2013, région du Nord-Kivu, République démocratique du Congo
Crédit photo : ©Francesca Tosarelli / Matchbox Media Collective, CC BY-NC-SA 2.0