Derrière l'analyse d'un million de petites annonces matrimoniales d’hier se révèle une transformation de nos critères amoureux au long du XXème siècle, et, en filigrane, de nos sociétés.
« Monsieur 28 ans, excellente famille, physique agréable, bonne situation, désirerait épouser demoiselle ayant dot ». Parue dans Le Chasseur Français1 en 1896, cette petite annonce prête à sourire. Qui afficherait aujourd’hui sa soif de revenus sur Meetic ou Tinder ? À l’époque pourtant, parler argent va de soi. En 1903, un « grand chasseur » sur le point de repartir « au Tonkin » (sic) précise le montant de son avoir (8000 francs aux colonies, 2700 en France) pour attirer la femme « soignée et instruite » dont il rêve. En 1904, un « jeune homme du grand monde, parfait sous tous rapports, riche, fortune tout en valeurs », déclare sans vergogne rechercher une jeune fille « ayant terres »2.
Quand le mariage se pense comme un contrat économique
Cette franchise n’est pas étonnante. À la question « qui épouse qui ? », le démographe et sociologue Alain Girard, auteur d’une des premières enquêtes sur le sujet, souligne en 1964 que Cupidon ne frappe pas au hasard : on épouse avant tout quelqu’un de la même origine sociale3. Il faut attendre la fin des années 1970 pour voir baisser l’homogamie sociale, c’est-à-dire le fait d’épouser une personne du même milieu. La société française devient alors plus ouverte, sauf en ce qui concerne « la tendance à l’entre soi des diplômés des grandes écoles »4.
À propos
Dialogues économiques est une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics (AMU, CNRS, EHESS, Centrale Méditerranée) Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours.
Reste à comprendre comment se fait cette évolution. Est-ce le fait que nous croisons plus souvent qu’autrefois des personnes appartenant à des milieux sociaux différents ? Ou bien rêvons-nous davantage à une entente sentimentale parfaite plutôt qu’à un conjoint fortuné ? Pour le dire autrement, l’évolution actuelle est-elle liée à une modification du marché matrimonial ou à une évolution de nos préférences ? C’est à cette question qu’ont souhaité répondre les chercheurs en économie Quentin Lippmann et Khushboo Surana.
1 million de petites annonces
Pour saisir nos désirs avant même que la rencontre réelle se fasse, les deux chercheurs ont eu l’idée d’utiliser les petites annonces matrimoniales publiées en France, en Amérique du Nord et en Inde. Elles connaissent un grand succès tout au long du XXe siècle, même si elles semblent à l’origine de peu d’unions (entre 1 et 3% en France)5.
Les deux économistes ont rassemblé environ 1 million de ces annonces où l’on cherche l’âme sœur, parues à partir de 1950 et jusqu’en 1995, date de création de match.com, l’un des premiers sites de rencontre en ligne. Ils les ont alors « lues » - ou plutôt procédé à une analyse statistique. Analyse d’autant plus facile à automatiser que les textes sont loin d’avoir la complexité des poèmes courtois du moyen-âge. Payées en fonction du nombre de mots, les annonces sont brèves et efficaces : X (jeune homme, veuve, riche divorcé etc.) aimerait rencontrer/ répondrait à / épouserait Y (jolie musicienne, cadre à paris, ou Monsieur 38-45 ans).
Article initialement paru dans la revue Dialogues Économiques le 5 mai 2026.
Références :
- Le Chasseur français est un magazine mensuel français essentiellement tourné vers la chasse, la pêche, le bricolage . Il est aussi connu pour ses annonces matrimoniales parues quasiment sans discontinuité depuis 1895.
- Ces exemples et les suivants sont cités par Marc Schliklin, « Le Chasseur français : 140 ans d’ histoire d’amour », www.lechasseurfrancais.com
- Girard Alain « Le choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France. Présentation d'un cahier de l'I.N.E.D ». Population, n°4, 1964.
- Bouchet-Valat Milan, 2015, Les rouages de l’amour et du hasard. Homogamie et hypergamie dans la France et l’Europe contemporaines : dimensions socioéconomique et d’éducation, variations et mécanismes, Thèse de Doctorat en sociologie, Paris, Institut d’études politiques de Paris, 610 p.
- Bozon Michel et Héran François, « La découverte du conjoint », Population, 1987, 42 (6)
Lippmann Q., Surana K., 2025, ”The evolution of partner preferences: Evidence using matrimonial ads from Canada, France, India and the United States », Journal of Economic Behavior & Organization, Volume 233, 106950.
Crédit photo : © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France